Le 6 ou le 7 mai 1667 — les sources hésitent d'un jour —, un homme s'éteint au château d'Héricourt, emporté par une crise cardiaque. Il n'est pas d'ici. Il est né à Stuttgart, il a servi à la cour de Vienne puis auprès d'un archiduc à Bruxelles, et son nom est connu des cours d'Europe. Il s'appelle Johann Jakob Froberger, et l'on tient aujourd'hui en lui l'un des plus grands maîtres du clavier du premier baroque. Que faisait-il, ce jour-là, dans une petite ville de la vallée de la Lizaine ? La réponse tient en un nom : Sibylle de Wurtemberg.

De Stuttgart aux cours d'Europe

Johann Jakob Froberger est baptisé le 19 mai 1616 à Stuttgart, capitale du duché de Wurtemberg. Compositeur, organiste et claveciniste, il appartient à cette génération de musiciens allemands qui, au sortir des guerres de religion, font circuler d'un pays à l'autre les styles, les formes et les manières de jouer.

En 1641, il devient organiste à la cour de Vienne. La charge n'a rien d'anodin : la cour impériale est alors l'un des grands foyers musicaux du continent, et l'on n'y nomme pas un organiste par hasard. C'est là que se construit sa réputation de virtuose et de compositeur pour les instruments à clavier — l'orgue et le clavecin, qu'il pratique l'un et l'autre.

Sa carrière le conduit ensuite hors de l'Empire : il passe au service de l'archiduc Léopold, à Bruxelles. Un musicien de cour, à cette époque, appartient à une maison princière autant qu'à un art ; il suit les alliances, les mariages et les fortunes politiques de ses protecteurs. C'est précisément ce qui va l'amener jusqu'à nous.

Les dernières années : la duchesse Sibylle

Froberger passe en effet ses dernières années au service de la duchesse Sibylle (Sibylla) de Wurtemberg, à Montbéliard. Pour qui connaît l'histoire d'Héricourt, ce nom n'a rien d'exotique : la ville est alors l'une des quatre seigneuries rattachées au comté puis à la principauté de Montbéliard, gouvernée par la maison de Wurtemberg. Un musicien allemand au service d'une princesse allemande, dans un pays francophone de la marche comtoise : la situation n'a rien d'incongru, elle est au contraire tout à fait dans l'ordre des choses.

Or la chronologie établie par l'association retient une date qui éclaire tout : en 1662, Madeleine-Sibylle de Wurtemberg s'installe au château d'Héricourt, qui devient alors résidence princière. Le château cesse d'être seulement un ouvrage militaire pour redevenir un lieu de vie et de cour — avec son personnel, ses hôtes et, on l'imagine volontiers, sa musique.

Quelques années durant, l'un des plus grands claviéristes d'Europe vit sous la protection d'une duchesse installée sur les hauteurs d'Héricourt.

Une mort au château

C'est là, au château d'Héricourt, où il séjournait sous la protection de la duchesse, que Froberger meurt d'une crise cardiaque au printemps 1667. Les sources divergent sur le jour exact — le 6 ou le 7 mai —, ce qui n'a rien d'exceptionnel pour une mort survenue loin des grandes chancelleries : on notait l'événement où l'on pouvait, et pas toujours le jour même.

Cette incertitude d'un jour dit assez la modestie du cadre. Nul ne songeait alors qu'il faudrait, trois siècles et demi plus tard, dater précisément la disparition d'un musicien dont la postérité ferait un maître. Pour les contemporains, c'était la mort d'un serviteur de la maison de Wurtemberg, en déplacement dans l'une de ses résidences.

Que reste-t-il du décor de cette scène ? Fort peu. Dix ans après la mort du compositeur, en 1677, les fortifications d'Héricourt sont démantelées pour la dernière fois. Le château que connut Froberger n'existe plus qu'à l'état de vestiges, ceux-là mêmes que l'atelier Château documente et fait découvrir aujourd'hui.

Un héritage à faire entendre

L'histoire a quelque chose de vertigineux : une petite ville de Haute-Saône, connue pour ses batailles et ses usines, a abrité les derniers jours d'un génie européen. Aucune plaque, aucun monument ne le rappelle sur place — c'est par les dictionnaires et les notices musicologiques que sa mémoire nous revient.

L'association a tenu à lui rendre sa place : « Sibylle de Wurtemberg et le compositeur Johann Jakob Froberger » figure parmi les actions pédagogiques proposées aux écoles, et le personnage s'invite volontiers dans les visites guidées consacrées aux ducs de Wurtemberg-Montbéliard et aux figures marquantes de la ville.

Il y a là de quoi rêver un peu. Lorsqu'on gravit le chemin du château, il n'est pas interdit d'imaginer, derrière les murs disparus de la résidence princière, le son d'un clavier — et de se dire qu'à Héricourt, l'histoire de la musique européenne a discrètement tourné une page, un jour de mai 1667.

Sources : Encyclopædia Britannica, notice « Johann Jakob Froberger » ; Larousse ; musicologie.org ; chronologie de l'association Histoire et Patrimoine d'Héricourt.